samedi 28 mars 2015

Le jeu de l'amour et du hasard de Marivaux

Dorante est promis à Silvia, la fille d'Orgon. Une rencontre est décidée entre les futurs époux, mais ils ne se doutent pas qu'ils ont chacun imaginé le même stratagème : échanger leurs places avec celles de leurs valets afin d'apprendre à connaître l'autre.
J'ai beaucoup aimée cette pièce. Je l'ai trouvée redoutablement efficace et l'idée de départ est vraiment originale. Aucune scène n'est en trop, on ne s'ennuie pas, la fin arrive au bon moment, la lecture est rapide. Le rire est au rendez-vous (enfin, le sourire plutôt car je ne ris pas à gorge déployée dans les transports en commun). Le comique est très réussi, on enchaîne les quiproquos. Le lecteur lui-même finit par se perdre dans le noeud dramatique, à savoir qui est qui et qui aime qui... La lecture fut fort agréable, sans prise de tête, les personnages sont attachants. Je n'ai pas grand chose à dire car à mon sens il s'agit vraiment d'une intrigue bien menée, bien ficelée. Le comique fonctionne sans tomber dans le grotesque. On se concentre vraiment sur le noeud, sur les quatre personnages principaux, sur leurs démêlés sentimentaux. Finalement la pièce est assez simple, la fin est attendue mais je pense que l'auteur remplit parfaitement son objectif qui est de distraire et d'amuser sur fond de dichotomie entre les valets et les maîtres. Mais au final, les moeurs ne sont pas bousculées : la servante épouse le valet, les bourgeois se marient entre eux...


mercredi 25 mars 2015

Carmen de Prosper Mérimée

Je ne sais que dire de cette nouvelle, je ne l'ai que peu apprécié. L'histoire d'une bohémienne qui envoûte les hommes et qui pourtant n'a que faire de leur amour tant elle s'en lasse vite.
Il y a des livres comme ça : je ne sais pas vraiment expliquer pourquoi je ne l'ai pas apprécié. Mais les faits sont là : je n'avais qu'une hâte, le terminer pour passer à autre chose. Cette femme est évidemment antipathique mais le souci c'est que je n'ai accroché avec aucun des autres personnages, ni même avec l'histoire que j'ai trouvée sans grand intérêt. L'ambiance hispanique ne m'a pas vraiment captivée. Certes, ce n'est pas le pire livre du monde mais il m'a laissé un goût d'indifférence. J'ai l'impression de ne déjà plus me souvenir du récit (je l'ai terminé hier). De plus je n'aime pas vraiment la prose de Mérimée, je la trouve banale... Bref, une déception. Quelques passages intéressants, une héroïne originale, mais sans plus.

Elsa d'Aragon

Je suis très heureuse de m'être enfin plongée un peu plus avant dans l'oeuvre de Louis Aragon. Grand bien m'en a pris : ces vers sont tout simplement magnifiques. C'est bien sûr une ode a la femme aimée, Elsa Triolet. Ce n'est pas tant que l'univers d'Aragon tourne autour d'Elsa : Elsa est l'univers d'Aragon, elle est tout, omnipotente, omniprésente. Il n'y a pas un poème qui ne soit, plus ou moins ouvertement, adressé à l'être aimé (et le terme semble bien faible tant les pages débordent d'amour) Bien sûr, le lyrisme de la poésie est sublime. Il y a à la fois toutes les qualités des grands auteurs lyriques mais aussi quelque chose d'incroyablement moderne : incursions de "scooters", d'Aznavour... qui nous rappellent que l'on est bien au XXème siècle.
Ce que j'ai apprécié c'est la multitude des niveaux de lecture. Il ne faut pas s'arrêter à l'incommensurable amour présent dans chaque poème. En effet, Elsa est bien plus qu'une longue suite de poésies à la gloire de la femme adorée. A travers Elsa, c'est Aragon qu'on découvre, dans ses insomnies, ses peurs, ses doutes... Je craignais que ma lecture ne soit dérangeante, s'immiscer ainsi dans l'intimité, dans les sentiments ce n'est pas rien ! Aragon nous guide jusque dans le lit conjugal. Mais en fait il n'en est rien, on est juste témoin d'un amour sans bornes, complice même des états d'âme de l'auteur. Elsa est infiniment plus qu'un recueil empli d'une admiration aveugle, et on se surprend sans cesse à découvrir autre chose. A travers Elsa, c'est le monde intérieur d'Aragon qui s'ouvre à nous. Evidemment, elle reste la pièce maîtresse des vers, le soleil qui éclaire les rimes mais il serait par trop réducteur de penser que ce n'est que ça.
Les vers sont beaux, rythmés, les sonorités originales pourtant on ne bascule pas dans le surréalisme "à l'état pur" (celui d'Eluard, par exemple) que je n'affectionne pas du tout. Il y a une grande fraîcheur aussi : on tombe sur une sorte de petite pièce de théâtre, un long texte plutôt sibyllin...
Une très belle découverte.

J'ai donc pris une résolution : lire (beaucoup) plus de poésies, car j'adore vraiment ça !

dimanche 22 mars 2015

Phèdre de Racine

Comment ne pas connaître Phèdre, classique parmi les classiques ? Je l'ai enfin lu. J'ai peu de choses à en dire, si ce n'est que c'est une magnifique tragédie. Les vers, l'écriture, le rythme, les sons, tout cela est sublime. L'intrigue, que je m'abstiendrai de raconter, est cruellement, désespérément tragique. Phèdre est une femme pathétique et détestable à la fois (surtout détestable, au final) qui par son seul amour va mettre tout Trénèze sans dessus dessous. Phèdre brûle d'un feu incestueux pour Hippolyte, le fils de son mari Thésée. A la mort de celui-ci, les passions éclatent, dévastatrices, conduisant inéluctablement à la mort. Le destin est en marche, inexorable et chacun devra en payer le prix.
Magnifique et triste histoire que celle de Phèdre. Je vous avoue que je n'ai pas été aussi touchée que j'aurais cru l'être, mais le genre théâtral n'est pas celui qui recueille tous mes suffrages en temps normal.

mercredi 18 mars 2015

Yellow Birds de Kevin Powers

Ce livre, c'est le témoignage d'un soldat rescapé de la guerre en Irak. Il y a vu mourir dans d'atroces circonstances son ami Murph, seulement âgé de 18 ans. Or, l'auteur avait promis à la mère de son camarade de le ramener sur le Nouveau Continent "en un seul morceau". L'auteur a choisi d'alterner le récit de la guerre en elle-même et des instants vécus alors qu'il est de retour en Amérique.

J'ai trouvé ce livre simplement bouleversant. J'ai aimé le parti pris de Kevin Powers de faire des flash-backs, de nous transporter de l'Irak aux Etats-Unis à chaque nouveau chapitre. En fait, cela évite tout suspense morbide puisque que l'on sait dès le début que Murph va périr, là n'est pas l'intérêt du récit. J'ai également beaucoup apprécié le dépouillement du livre, on se centre vraiment sur un petit nombre de personnages : l'auteur bien sûr, Sterling, Murphy... Le superflu est éliminé, on a peu d'informations sur chacun des personnages. On observe ainsi mieux les ravages de la guerre sur l'esprit de ces trois jeunes hommes, comment elle les transforme de façon différente. Je trouve que l'écrivain a vraiment su aborder son histoire avec la bonne distance, juste assez de détachement, de recul pour ne pas tomber dans le pathos sans non plus être dans un récit froid et clinique. On voit comment le soldat essaie de tenir, se raccroche à des petites choses. Powers n'est pas dans le patriotisme fanfaronnant, il se demande souvent ce qu'il fait là, quel est le but de cette guerre, est-ce que ça en vaut la peine. Pourtant chaque fois que les tirs de mortiers retentissent il prend son fusil et tire sur tout ce qui s'apparente à un "hadji". Aveuglément, le corps secoué de tremblements, il tire, il tue et accomplit son devoir. Il ne veut pas perdre les pédales, veut sortir vivant de cette guerre qui le déglingue pourtant un peu plus chaque jour, détruit tout ce qu'il est.

Bien sûr le récit est très dur. On voit comment des jeunes hommes, presque des adolescents, s'habituent à la mort, aux violences faites aux civils, s'endurcissent pour ne pas mourir. La relation entre Bartle et Murphy est très intéressante, ils s'attachent l'un à l'autre sans vraiment le montrer, Bartle sent que Murph est en train de perdre pied mais ne peut pas l'aider car lui même peine à tenir le coup.

Le livre montre également le très difficile retour à la vie civile d'un homme dévasté, transformé à jamais par l'Irak. Il se laisse complètement aller, ne vit plus, incapable de porter la mort de son camarade. Les remerciements et congratulations des gens le laissent indifférent, la vie continue autour de lui tandis qu'il reste bloqué à jamais à Al Tafar. Sa promesse brisée l'observe, de même que les mensonges qui entourent cette guerre.

L'oeuvre est très touchante, c'est le genre de livre qui ne vous laisse pas pareil à celui que vous étiez quand vous l'aviez ouvert. On sait ce que l'on va y trouver et c'est tout le talent de l'auteur de nous surprendre, nous émouvoir. J'ai été surprise par la qualité de la prose de Kevin Powers : le texte est riche, magnifique. Les descriptions parviennent totalement à nous plonger dans la chaleur du désert, à nous faire respirer l'odeur âcre du sang et des cadavres en décomposition. Le style est vraiment très beau, il y a quelques passages extrêmement poétiques. Parvenir à rendre sublimes de telles horreurs, je dis bravo. Ce que je retiens c'est une impression d'unité, de cohérence autour du livre. J'ai du mal à me souvenir de petits détails, de petites choses puisque l'ensemble m'a véritablement émue et remuée. Probablement l'un des plus beaux livres de guerres, un livre qui fait réfléchir sur les hommes et leur folie.



mercredi 11 mars 2015

Les trésors de la mer Rouge de Romain Gary

Les pérégrinations de Romain Gary à travers Djibouti, le Yémen...
Cette critique sera courte, tout comme le livre. J'ai  beaucoup aimé ma lecture, comme chaque fois avec Romain Gary ! Quel talent... Ce récit de voyage fut un charmant intermède dans mes lectures. J'avoue que je n'avais pas toujours (bon d'accord, pas souvent) la culture nécessaire pour comprendre certaines anecdotes, certaines choses à propos de la décolonisation, certains faits historiques. Mais cela ne m'a pas freinée, loin s'en faut, cela m'a même poussée à me renseigner sur l'histoire de Djibouti, du Yémen... J'ai retrouvé ce style inimitable de l'auteur français, sa vivacité de ton, cet esprit libre et drôle, ce regard et cette distance par rapport à lui-même. Les phrases sont magnifiques, tellement justes, touchantes... Je ne sais comment Gary parvient à faire de chacune de ses oeuvres un maelstrom de rires, de beauté, de dénonciation, d'émotions... mais c'est magique.

samedi 7 mars 2015

La Bête Humaine d'Emile Zola

J'avais déjà à mon actif la lecture de deux romans de Zola : Germinal ainsi que l'Oeuvre, deux livres que j'avais littéralement adoré. Autant vous dire que l'attente était grande concernant celui-ci... et je n'ai absolument pas été déçue !

Roubaud est un sous-chef de gare au Havre, il est mariée avec une douce jeune femme nommée Séverine. Lorsque l'homme apprend que sa femme a eu des relations dans sa jeunesse avec le président de la compagnie ferroviaire, Grandmorin, il entre dans une colère noire. Il décide alors de tuer le président, par jalousie, par désir de vengeance. Le meurtre se déroule durant un trajet de train Paris-Le Havre. Intervient alors Jacques Lantier, lui même conducteur de train et fils de Gervaise (l'Assommoir). En effet, alors qu'il se tenait aux abords des rails il a cru apercevoir un homme en poignarder un autre. Dès lors une enquête va s'ouvrir et les relations entre les personnages vont se compliquer, dès lors ce ne sera que mort et bassesses... Il faut également souligner que Jacques a un problème majeur : il rêve de tuer une femme et ne peut s'approcher trop près d'une charmante créature sans avoir envie de la saigner !

Cette critique s'annonce dithyrambique car je suis bien incapable de trouver quoi que soit à redire aux oeuvres d'Emile Zola et celle-ci ne fait pas exception à la règle.
C'est Zola au sommet de son oeuvre (mais n'est-il pas bien présomptueux de décréter un sommet a une oeuvre d'une telle ampleur ?). Le drame se déroule de façon magistrale, imprévisible, implacable tel le train qui avale les kilomètres. Les personnages sont tous détestables chacun à leur façon : Séverine par sa complicité dans le meurtre, cette femme qui semble semer la désolation autour d'elle, cette femme qui ne paraît pas si belle au premier abord mais qui finit par capturer les hommes et à les rendre fous. Jacques, détestable par sa lâcheté à cautionner le meurtre, puis par sa lâcheté à ne pas pouvoir tuer, détestable pour sa folie et pour sa tare. Et que dire de Roubaud, ce rustre qui assouvit son besoin de vengeance pour finalement devenir le plus pitoyable et méprisable des hommes, qui invite l'amant de sa femme à sa table. Mais d'un autre côté ils sont tous touchants, pathétiques : Séverine qui se jette à corps perdu dans l'amour véritable qu'elle découvre seulement ; Jacques affligé de cette tare qui lui interdit le bonheur...

J'ai également beaucoup apprécié l'univers de la gare, des trains, ce monde baigné d'une vapeur dense, d'une odeur âcre, ces machines qui sifflent et se mettent en branle de tous côtés. On s'habitue aux trajets Paris-Le Havre comme au train que l'on prend chaque matin pour aller au travail et chaque soir pour rentrer chez soi. On sentirait presque le vent sur son visage, on verrait presque le paysage défiler. Cette relation qui unit l'homme à sa machine, Jacques à la Lison, est vraiment belle. Malheureusement même cette relation de l'homme à sa machine va se dégrader, ils vont finir par sa détester. J'ai par ailleurs retrouvé cette ville du Havre que j'affectionne particulièrement, tout comme Paris.

Mais ce livre c'est aussi une critique social, humaine. On tue, on se tue, on projette de tuer... sans états d'âmes. On comprend vite que le dénouement ne peut qu'être tragique, le sang coulera encore, d'une manière ou d'une autre. Les rails sont le décor, l'arme du crime, la scène de cette sinistre histoire : on meurt dans le train pour les plus chanceux, voire sous les terribles wagons. Les passions sont destructrices, l'amour n'existe qu'en dehors du mariage et n'engendre que malheur. Les femmes rendent les hommes fous, l'argent rend les hommes fous... autant de raisons suffisantes pour commettre l'irréparable, la solution est toujours la mort. Même les personnages plus secondaires sont rongés par leurs folies : jalousie, vénalité... Quand le bonheur se profile à l'horizon, quand on voit le bout du tunnel, quand la locomotive s'apprête à émerger au grand jour les hommes retombent dans leurs travers et laissent à voir ce qu'il y a de plus vil en eux.  Ici c'est bien plus que la fameuse "tare génétique" chère à Zola, c'est l'atavisme le plus primaire qui pousse les êtres humains à se transformer en bêtes.
Et la justice dans tout cela ? Eh bien, elle condamne des innocents. Les vrais coupables sont connus, les preuves sont là mais pourquoi chercher des mobiles, des motivations qui peuvent paraître obscures, chercher à comprendre quand on a un coupable tout trouvé ? Même lorsque la vérité lui apparaît, le juge refuse de la voir, refuse de dévier de sa version du crime tant la réalité paraît sombre, complexe et tordue.

Ce roman est si sombre, violent, noir : j'ai adoré. Je ne pensais pas qu'il me plairait autant, à vrai dire. Je vois la suite de mes lecture comme un trajet en express : chaque arrêt porterait le nom d'un livre de Zola, et je descendrais bien évidemment à chaque fois du train pour visiter les merveilleuses contrées nées de l'esprit de ce grand romancier.